Publié le 06 janvier 2026

Ses années de formation entre Russie, Allemagne et URSS

Sonia Steinsapir naît en 1912 à Moscou et grandit entre la Crimée et Berlin. Dès le lycée, elle s’initie à l’art et réalise des décors de théâtre. Très influencée par l’expressionnisme allemand et le constructivisme russe, elle s’initie aux courants artistiques avant-gardistes.

En 1932, elle quitte Berlin pour Moscou avec sa mère. Pour subvenir à leurs besoins, elle fait des petits travaux et travaille comme illustratrice. Pour les Éditions des Travailleurs étrangers en URSS, elle réalise des couvertures de mémoires révolutionnaires ou des illustrations de classiques de la littérature. Elle est alors engagée comme travailleuse étrangère, en raison de son parcours migratoire.

Installation en France et reconnaissance artistique précoce

L’année 1935 est marquée par le décès de sa mère et l’apparition de graves problèmes de santé qui la fragilisent. Avec l’aide de son oncle, elle rejoint la France en 1936 afin de se faire opérer à Menton. Malgré une arrivée difficile, elle parvient à s’installer à Paris et s’inscrit à l’École des Beaux-Arts la même année.

Son talent est rapidement reconnu comme le montrent ses premières expositions, dès 1938, au Salon des Beaux-Arts et au Salon d’automne. Ses portraits, très expressifs, témoignent d’une maturité artistique précoce et lui valent rapidement d’être reconnue dans le milieu artistique parisien.

Camp de Mérignac Beaudésert, [1941]. Estampe, Sonia Steinsapir, dessinatrice. Droits réservés. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), 1980.82.12. Photo RMN-Grand Palais (MuCEM), Gérard Blot.
Camp de Mérignac Beaudésert, [1941].
Estampe, Sonia Steinsapir, dessinatrice.
Droits réservés. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), 1980.82.12. Photo RMN-Grand Palais (MuCEM), Gérard Blot.

Aux prémices de la guerre : les premiers contrôles administratifs et de surveillance

En 1939, Sonia Steinsapir demande la naturalisation française, déclarant ne plus vouloir retourner en URSS en raison de son autoritarisme. Malgré un rapport favorable des Renseignements généraux, sa demande n’aboutit pas. Elle parvient toutefois à obtenir un sursis de résidence renouvelable.

À partir de 1939-1940, le contexte devient nettement plus hostile pour les étrangers. Les citoyens soviétiques sont désormais perçus avec méfiance à la suite du pacte germano-soviétique, tandis que les persécutions visant les Juifs s’intensifient progressivement. Sonia Steinsapir abandonne la citoyenneté soviétique et demande le statut de réfugiée pour être plus en sécurité et protégée par le gouvernement. Bien qu’hésitante, elle se fait recenser comme Juive, afin de respecter les nouvelles règles du gouvernement de Vichy, sans mesurer que cela contribuera à sa future arrestation. En effet, ce recensement la fait figurer dans plusieurs fichiers policiers, dont le Fichier central de la police et le fichier du service des étrangers de la Préfecture de police. Il sera plus tard surnommé le « fichier juif » et utilisé par le régime de Vichy pour organiser les rafles, arrestations et déportations.

Durant l’été 1940, elle participe à l’exode organisé par l’École des Beaux-Arts vers Toulouse, avant de revenir à Paris pour reprendre ses études.

1941 : arrestation et internement au camp de Mérignac

En juillet 1941, Sonia Steinsapir tente de fuir Paris pour rejoindre la zone libre. Arrêtée par la gendarmerie, elle est d’abord détenue à Langon, puis internée le 15 juillet 1941 au camp de Mérignac, situé au lieu-dit Beaudésert.

Sonia Steinsapir arrive seule dans un camp où la promiscuité est importante. C’est ici qu’elle réalise un carnet de dessins comprenant vingt-cinq croquis, représentant ses compagnons d’internement et, plus particulièrement, les familles nomades présentes dans le camp à cette période. Ce carnet la suivra pratiquement toute sa vie et semble avoir été très important pour elle et sa pratique artistique.

Ces dessins constituent aujourd’hui un témoignage exceptionnel. Il n’existe en effet presque aucune trace graphique du camp de Mérignac, et très peu de sources visuelles sur l’internement des populations nomades en France.

Alors internée à Mérignac, elle tente d’envoyer des œuvres à l’un de ses professeurs des Beaux-Arts resté à Paris. Interceptées, elles sont jugées subversives et Sonia Steinsapir fait l’objet d’une enquête. Elle est en effet soupçonnée par la police de vouloir documenter la réalité du camp et de transmettre des informations sur son organisation à l’extérieur. En plus d’une surveillance accrue, elle est transférée à l’automne 1941 au camp de Poitiers, considéré comme plus sécurisé et adapté à son accusation.

Baraquements des politiques « dangereux », décembre 1941. Photographie N et B, Studio Rolland Lhorme, Bordeaux. Archives départementales de la Gironde, 103 W 4.
Baraquements des politiques « dangereux », décembre 1941.
Photographie N et B, Studio Rolland Lhorme, Bordeaux.
Archives départementales de la Gironde, 103 W 4.

Poitiers, l’évasion et la clandestinité

Le centre de séjour surveillé de Poitiers est alors l’un des plus importants de la région. Saturé, il regroupe plusieurs milliers d’internés et joue un rôle de camp transitoire en direction de Drancy et de la déportation.

Le camp étant à cette période en cours d’agrandissement, des failles dans la surveillance apparaissent. Le 31 décembre 1941, Sonia Steinsapir en profite pour organiser son évasion avec trois compagnons, en empruntant un passage creusé lors de travaux d’évacuation des eaux. Blessée en franchissant les barbelés, elle parvient malgré tout à rejoindre Angoulême, puis Paris.

De 1942 à 1944, elle vit dans la clandestinité, hébergée par différents proches et amis. Cette période lui laisse, par ailleurs, de lourdes séquelles physiques qui l’affaiblissent et l’amaigrissent, rendant nécessaire une opération chirurgicale en 1948.

Après-guerre : reconstruction et engagements artistiques

À la Libération, Sonia Steinsapir est très isolée puisqu’une partie de sa famille a disparu. Elle se réinscrit à l’École des Beaux-Arts et s’engage dans plusieurs réseaux culturels et associatifs, notamment les Éclaireurs israélites de France et le Groupement des artistes juifs en France. Elle illustre des revues et participe à plusieurs expositions, reprenant ainsi sa carrière artistique publique.

Dans les années 1960, Sonia Steinsapir entreprend des démarches pour faire reconnaître son statut d’internée, lui permettant de toucher une pension symbolique. Ses démarches semblent avoir fait ressurgir les souvenirs des camps puisqu’elle produit à cette période une nouvelle série de tableaux sur l’internement.

Pour subvenir à ses besoins, elle travaille parallèlement dans différents ateliers parisiens et à la Bibliothèque nationale de France, notamment dans le domaine du dessin sur tissu. En 1963, elle rencontre Georges-Henri Rivière qui contribue à son intégration au Musée national des Arts et Traditions populaires. Elle participe au classement de fonds ethnographiques et réalise des relevés dessinés des objets pour les récoler.

Camp de Mérignac Beaudésert, [1941]. Estampe, Sonia Steinsapir, dessinatrice. Droits réservés. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), 1980.82.11. Photo RMN-Grand Palais (MuCEM), Gérard Blot.
Camp de Mérignac Beaudésert, [1941].
Estampe, Sonia Steinsapir, dessinatrice.
Droits réservés. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), 1980.82.11. Photo RMN-Grand Palais (MuCEM), Gérard Blot.

Une œuvre indissociable d’une vie

Sonia Steinsapir meurt en 1980 en ne laissant aucunes mémoires complètes. Toutefois, un précieux ensemble d’archives est conservé par une de ses amies proches. Ce fonds est aujourd’hui conservé au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme.

Au-delà de sa condition d’artiste, l’œuvre et le parcours personnel de Sonia Steinsapir incarnent l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Ainsi, comme l’a très bien résumé et conclut l’historien Ilsen About, « la plus grande œuvre de Sonia [Steinsapir], c’est peut-être sa vie ».

Camp de Mérignac Beaudésert, un couple de gitans, 1941. Estampe, Sonia Steinsapir, dessinatrice. Droits réservés. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), 1980.82.10. Photo RMN-Grand Palais (MuCEM), Gérard Blot.
Camp de Mérignac Beaudésert, un couple de gitans, 1941.
Estampe, Sonia Steinsapir, dessinatrice.
Droits réservés. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), 1980.82.10. Photo RMN-Grand Palais (MuCEM), Gérard Blot.

Sources et bibliographie

Archives communales de Mérignac :

ABOUT (Ilsen), Sonia Steinsapir : une vie intranquille, Illustrated, septembre 2025, 270 p.

Disponible en salle de lecture.

Disponible en ligne :

ABOUT (Ilsen), Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, « Sonia Steinsapir. Itinéraire et archives d’une artiste en exil », conférence du 16 mai 2024 au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, mise en ligne le 30 mai 2024, Youtube, 1 : 26 : 38, [en ligne], consulté le 12/12/2025.

Fonds Sonia Steinsapir (1887-2006), STE_01 à STE_05 ; STE_PH_001 à STE_PH_589, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris.

Pour consulter l’inventaire.

Exposition Le camp d’internement de Mérignac (1940-1944), par les Archives communales de Mérignac.

Pour aller plus loin :

Accrochage du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris Nouvelles venues : Charlotte Henschel, Georgette Meyer et Sonia Steinsapir.

Prolongé jusqu’au 25 janvier 2026.